LECTURES DES MEMBRES

" LE DIT DE TIANYI "
de François CHENG (Albin-Michel, prix Femina 1998).
Par Edith.Mayonnade qui a réagi à la conférence de Pierre Faure [du 29/01/04 intitulée "Le Yi Jing ou comment deviner notre présent] :

Hier soir tu évoquais entre autre la question de la synchronicité. Je ne résiste pas (même si tu connais parfaitement les ouvrages de François CHENG) au plaisir de te transmettre les extraits suivants de son livre "le Dit de Tianyi" tant ils font écho (de mon point de vue) à ta conférence :

Un jeune homme (personnage central du livre) retrouve un vieux peintre, Maître dans l'Art de la calligraphie et ce dernier le choisit comme disciple.

Le Maître dit : "Ce que je peux t'apprendre, c'est la grande tradition ancienne........ commencer par la calligraphie, continuer par le dessin qui permet de maîtriser la technique du trait, puis s'attaquer à l'art de l'encre pour aboutir enfin à une composition organique dans laquelle le plein incarne la substance des choses et le vide assure la circulation des souffles vitaux, reliant ainsi le fini à l'infini, comme la Création même."

Plus tard, m'ayant initié à l'art du trait et de la composition organique, le maître me dit: "la peinture chinoise est fondée sur un apparent paradoxe : elle obéit humblement aux lois du réel, dans toutes les manifestations de la vie visible et invisible, et dans le même temps, elle vise d'emblée la Vision. Il n'y a en fait pas de contradition. Car le véritable réel ne se limite pas à l'aspect chatoyant de l'extérieur, il est vision. Celle-ci ne relève aucunement du rêve ou d'un fantasme du peintre, elle résulte de la grande transformation umniverselle mue par le souffle-esprit. Etant mue par le souffle-esprit, elle ne peut être captée par l'homme qu'avec le regard de l'esprit, ce que les Anciens appelaient le troisième oeil ou l'oeil de Sapience. Comment posséder cet oeil ? Il n'y a pas d'autre voie que celle fixée par les maîtres Chan, c'est-à-dire les quatre étapes du voir : voir ; ne plus voir, s'abîmer à l'intérieur du non-voir ; re-voir. Eh bien, lorsqu'on re-voit, on ne voit plus les choses en dehors de soi ; elles sont partie intégrante de soi, en sorte que le tableau qui résulte de ce re-voir n'est plus que la projection sans faille de cette intériorité fécondée et transfigurée. Il faut donc atteindre la Vision. Tu t'accroches encore trop aux choses. Tu te cramponnes à elles. Or, les choses vivantes ne sont jamais fixes, isolées. Elles sont prises dans l'universelle transormation organique. Le temps de peindre, elles continuent à vivre, tout comme toi-même tu continues à vivre. En peignant, entre dans ton temps et entre dans leur temps, jusqu'à ce que ton temps et leur temps se confondent. Sois patient et travaille avec toute la lenteur voulue."

Plus tard, le Maître recommande son disciple auprès d'un Professeur qui recherche des collaborateurs capables de recopier des fresques très anciennes. Pénétré par ce travail, le jeune homme dit :

"Par rapport à la peinture la plus ancienne, celle des Han, qui se remarquait par son aspect "terrien", ici l'espace, éclaté et aérien, prenait une dimension céleste attestée certes par de superbes apsaras volantes, mais également par de multiples personnages debout ou assis, comme aspirés par une invisible force ascensionnelle. Les tableaux narratifs, libérés du souci chronologique, distribuant leurs épisodes autour d'un centre lui-même mouvant, bouleversaient l'ordre spatio-temporel. Même dans les scènes plus quotidiennes, des figures de paysans qui travaillaient la terre, des artisans qui fabriquaient des outils occupaient l'espace avec aisance, comme si, par-delà leur champ délimité ou leur atelier exigu, ils avaient l'infini devant eux. Cette libération de l'espace peint et cette audace souveraine dans la composition confiant au vide son plein rôle de "structurateur", se constataient bien davantage encore dans le traitement du paysage ; elles avaient contribué sans doute à l'élaboration d'une vision paysagiste très spécifique dans la peinture classique chinoise."

 

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